Saint Georges Patrimoine

Deux enfants victimes de la circulation

1780 - 1786

acte de deces melanie lannerest

L’acte de décès de Mélanie Lannerest (ADML)

Lundi 12 décembre 1780, vers quatre à cinq heures du soir, un beau cavalier, couvert d’un manteau bleu, dont le collet est galonné en or, monté sur un grand cheval noir, traverse le bourg de Saint-Georges-sur-Loire au grand galop. Il remarque à peine la petite fille qu’il renverse et poursuit son chemin. Mélanie Lanerest n’a que six ans. Elle est la fille d’Alexis Lannerest, cocher de milord Walsh, Antoine Jean Baptiste Walsh, cousin d’Antoine Walsh, comte du château de Serrant, et de Louise Couet. L’enfant blessée est ramenée dans l’auberge son grand-père, Pierre Couet, cabaretier.

Mercredi 14 décembre, huit heures du matin. Maître Bertrand de la Chesnaye, procureur fiscal du Comté de Serrant, accompagné de son greffier Louis-Jérôme Lherbette, frappe à la porte de Pierre Couet, sur la place du marché. Ce grand-père de 75 ans en a gros sur le cœur et est en colère. Sa petite fille est décédée ce matin, vers les cinq heures. Pierre Couet a avisé le procureur fiscal du comté. Ce dernier vient faire le constat et recueillir la plainte du grand-père maternel. Le greffier rédige le procès-verbal : il rappelle combien la traversée du bourg est dangereuse avec des voyageurs étrangers qui font preuve d’une grande imprudence sur leurs chevaux.

Bertrand de la Chesnaye prend deux ordonnances, l’une convoquant deux chirurgiens Jacques Granger et Constant Le Roy pour autopsier le corps de la petite fille et l’autre convoquant trois témoins pour en savoir plus sur l’accident.

A 11 heures du matin, Jean Hiérosme Guyard, notaire, ancien procureur, en l’absence du sénéchal du comté, juge ordinaire, enquête, et son greffier Me Louis-Jérôme Lherbette enregistre les témoignages. Lundi, Mélanie jouait avec d’autres enfants depuis le milieu de l’après-midi quand elle a été renversée. « Grâce » aux soins qui lui sont prodigués – on lui applique des sangsues sensées absorber son mal ! -, elle reprend connaissance durant la journée de mardi. Elle parvient même à se lever dans la soirée mais se plaint d’un grand mal de tête et s’évanouit. Elle est décédée quelques heures plus tard.

Les chirurgiens réalisent l’autopsie. Ils notent les ecchymoses sur le dos et sur le côté droit. L’examen révèle une contusion importante du crâne, avec une fracture ayant entrainée une hémorragie. La cause du décès ne fait aucun doute : la mort est dû au choc responsable de la plaie à la tête.

Le mardi 20 décembre 1780, deux heures, les témoins déposent devant Richard-Philippe de Nugent, avocat au parlement de Bretagne, seul juge ordinaire, civil, criminel, et de police de la juridiction du comté de Serrant. Monique Biteau a 26 ans. Elle est domestique. Elle se trouvait au milieu de la route, non-loin de la place du marché, la semaine passée quand est survenu l’accident. Elle a vu le cavalier pénétrer à grande vitesse sur la place et renverser la petite Mélanie. Elle se souvient avoir entendu crier mais n’a pu identifier le cavalier. On interroge Pierre Potiron, un garçon de 14 ans, domestique des chanoines de l’abbaye. Il faisait partie des enfants qui jouaient avec Mélanie le jour de l’accident. Le cavalier sur son cheval au galop a crié garde avant d’arrivée sur la place mais n’a ni ralenti ni dévié sa route. Enfin, Renée Margotteau est une femme de 30 ans, domestique chez une marchande du bourg. Elle aussi a vu le cavalier passer à bride abattue. Elle pense qu’il est brun. La rumeur dit qu’il s’agit du coché de sieur Michel, négociant à Nantes.

Est-ce de chagrin, que le père de Mélanie, Alexis Lannerest est décédé le 22 août 1781 ? Le grand-père n’a guère survécu. Il est mort le 23 août suivant. Les archives ne nous disent rien sur le résultat de l’enquête, ni sur un éventuel jugement.

voiture de relais postal à cheval et postillon

Voiture de relais postal à cheval et postillon

acte de deces anne lecomte

L’acte de décès d’Anne Lecomte dans les registres paroissiaux (ADML)

plan 1786

Plan de 1786 : la rue principale est très rétrécie au niveau de l’église et provoque de nombreux accidents

Une rue trop étroite, une circulation dense, des conducteurs distraits ou trop sûrs d’eux, une vitesse excessive, et l’accident est inévitable, parfois mortel. C’est de nouveau le cas, six ans plus tard, le 29 mars 1786. Pierre-François Oger, le notaire du comté de Serrant, dans un acte officiel, raconte cet accident qui provoqua la mort d’Anne Le Comte. L’enfant, dit-il, était âgée de « huit ou neuf ans ». A cette époque, la date de naissance n’avait pas une grande importance, et peu de gens connaissaient la leur de manière précise. En réalité, Anne était née le 8 mai 1777, sa naissance enregistrée le lendemain, et avait un frère jumeau, Antoine. Ils étaient les enfants d’un journalier, c’est-à-dire d’un pauvre parmi les pauvres, se louant à la journée à qui avait besoin de lui. Ce père, Louis, était décédé le 17 mars 1783, à 45 ans, dans sa maison du bourg de St Georges « muni des sacrements de l’église ». L’enfant semblait vivre seule avec sa mère, car il n’est jamais question de son jumeau. Peut-être était-il « placé », selon la coutume, dans une famille plus aisée.

Ce 29 mars, elle est sortie mendier, pour assurer, faute d’autres revenus, sa survie et celle de sa mère malade car, en cette année 1786, à la suite de plusieurs mauvaises récoltes le royaume souffre de disette, et la détresse générale sévit. La rue principale, traversant le bourg d’est en ouest, bordée d’échoppes, de cabarets, d’auberges, d’une poste aux chevaux tenue sans doute cette année-là par la famille Avril, est très fréquentée. La poste aux chevaux achemine, à travers la France, les courriers officiels et privés, parfois des voyageurs très pressés aussi vite qu’il se peut, et les Avril constituent une vraie dynastie de maitres de poste, riche et puissante Aujourd’hui encore, on peut voir leur belle maison, juste à côté de l’auberge de la Roche à Saint Jean de Linières. Justement, arrive d’Angers la malle-poste, conduite par le postillon Tabouet. Elle appartient à « Mathurin Avril, maitre de la poste de la Roche au Breuil ». L’attelage trotte vite, trop vite, « les chevaux se conduisant seuls », car Tabouet… est endormi ! Est-il fatigué ? Ivre ? Au niveau de l’église, la rue se rétrécit car l’édifice religieux empiète largement sur la voie. Le passage difficile, doit être soigneusement négocié. Or, le postillon dort ! Apeurée, Anne se colle contre le pignon du cabaret tenu par Pierre Beaumond, mais la « voiture passa si près de la maison que Lad(ite) Le Comte ne pouvant ni avancer ni reculer, le moyeu de la roue se prit par le côté gauche et la faisant tourner de gauche à droite la pressa tellement contre le mur qu’elle tomba à l’instant à terre d’où elle fut relevée par ceux qui étaient présents » L’enfant est ramenée chez sa mère et meurt presqu’aussitôt. Le drame s’est joué en quelques minutes, sous les yeux de passants sans doute horrifiés et impuissants. La petite fille est inhumée dès le lendemain.

Le procureur fiscal, c’est-à-dire l’officier chargé de la justice dans le comté de Serrant, conseille alors à la mère de porter plainte contre le postillon, et le maitre de poste, civilement responsable de son employé, en évoquant « le calvaire » de la fillette, innocente victime de la « négligence » du postillon.

A ce moment s’engagent des tractations entre la mère, pauvresse illettrée et le maitre du conducteur de la malle-poste à l’origine de l’accident. Avril propose un arrangement à l’amiable qui lui évitera un procès. : « après plusieurs demandes, offres et propositions, lesdites parties sont demeurées d’accord à la somme de quatre-vingt seize livres pour tous dommages et intérêts ». 96 livres ! la vie d’une enfant de 9 ans estimée à 96 livres ! Quatre ans auparavant, une maison du bourg a été vendue 400 livres. Une livre-poids (soit 500 de nos grammes) de pain de seigle, le pain le moins cher, valait à cette époque à peu près 5 centièmes de livre. Manifestement, Mathurin Avril avait mené les négociations à son avantage !

Et la traversée de Saint-Georges continue à être difficile, périlleuse même, pour les nombreux piétons, qui, si on en croit Pierre Péan maire en 1798, écrit le 18 mai (29 floréal selon le calendrier révolutionnaire)  : «  les accidents répétés qui sont arrivés dans le bourg de Beau Site depuis quelques temps, par l’imprudence des postillons qui conduisent les différentes diligences et la poste et qui affectent d’aller plus grand train  dans la traversée dudit Beau Site que partout ailleurs, soit en allant au trop grand trot ou au galop a décidé l’administration à prendre un arrêté….Malgré cet arrêté….les postillons ont encore affecté ce jour d’aller au galop avec leur voiture et  les citoyens qui étaient dans la rue n’ont dû leur salut qu’en se précipitant dans les maisons dont la porte était ouverte ».

Arrêté municipal ou pas, les dangers de la traversée du bourg persistent. Le préfet a suggéré, dans un courrier du 10 Floréal an 11 de la république, soit du 30 avril 1803, que soit abattu « le bas-côté de cette église, qui par sa situation trop avancée dans la grande route, gêne la voie publique, et encore empêche qu’il soit pris des alignements réguliers pour le passage de la traverse de notre commune ». Le 19 Floréal suivant, soit le 9 mai, le conseil municipal rétorque qu’il « a reconnu l’urgence de la démolition du bas-côté en question, mais il faut…trouver des moyens pour le reconstruire d’un autre côté », et pour cela « il faut faire rentrer des fonds suffisants ». C’est l’éternel problème : comment financer les travaux ?

La réflexion va durer encore quelques années, et c’est le 30 novembre 1824 que sont vendus aux enchères, afin d’être démolis, l’église, les maisons qui y sont accolées, les cloitres de l’abbaye.  La construction d’une nouvelle église (celle qui existe aujourd’hui), ainsi qu’un plan d’alignement, sont mis en œuvre, permettant d’élargir la chaussée, 38 ans après la mort accidentelle d’une petite fille misérable, écrasée contre un mur.

Sources :

Denis Mercier, 1780-1786 Les enfants étaient déjà victimes de la circulation, Revue de HCLM n°47, octobre 2009.

Françoise Capelle, La difficile traversée de Saint Georges, Saint Georges Magazine n°147, été 2017.

manuscrit : acte notarié de pierre oger

L’accord notarié entre Mathurin Avril et la mère d’Anne Lecomte rédigé par Pierre Oger