Lebiez va alors reprendre contact avec Aimé Barré. Il trouve celui-ci installé avec Léontine Lepin et la fille de cette dernière dans un appartement confortable. Barré vient alors de quitter son emploi de clerc de notaire. Il souhaite faire fortune avec des placements boursiers. « Il me confia encore qu’il spéculait à crédit, ayant, me disait-il, un compte ouvert chez plusieurs agents de change. Ces spéculations ne laissèrent pas que de m’étonner, mais ne connaissant rien aux affaires de bourse, je m’en inquiétai fort peu. » C’est ainsi que Lebiez est associé à la création du cabinet d’affaire de son ami. Il cherche pour lui des fonds de commerce et des clients, fait quelques courses pour lesquelles il est rémunéré. Mais les affaires ne vont pas bien. « Aimé ne réussit pas comme il l’eût désiré malgré la publicité et les frais d’insertion qu’il fit, les affaires ne vinrent pas : je m’en aperçus. Je travaillais pour Aimé mais le plus souvent gratis… (…) Les affaires d’Aimé périclitaient et pendant que de mon côté je commençais péniblement à tirer, comme on dit, mon épingle du jeu, le cabinet de mon ami marchait à grands pas vers sa ruine. »
Les deux hommes connaissent donc la même existence misérable. Ils mènent une vie de bohème, déménageant régulièrement pour ne pas payer les loyers. Sous cette insouciance de façade, la misère et le chagrin rongent les deux hommes. Lebiez en prison écrira : « On dit que je suis sans souci et que je me moque de tout. Si l’on connaissait le fond de mon cœur pleure quand mes lèvres rient, on ne viendrait pas me dire que je me moque de tout. Ma gaieté n’est qu’un masque pour cacher ce que depuis longtemps mon cœur contient de chagrin. » Les deux hommes cherchent ensemble à échapper à leur misérable condition qui les étreint, l’un revendant des livres volés à des amis, l’autre dictant à sa maîtresse des lettres anonymes pour faire chanter des femmes mariées en les accusant d’adultère. Mais ces petits larcins sont peu fructueux, les deux malfrats cherchent un coup qui leur rapportera davantage.
Barré a appris d’une de ses clientes, Madame Ancel, que la femme Gillet, de son vrai nom Berthe Limouse Liberre, laitière, avait des titres qu’elle voulait échanger. Barré se rend à sa boutique au numéro 8 de la rue Paradis Poissonnière et lui achète du lait. Au détour d’une conversation, il glisse à l’oreille de la laitière qu’il gère un cabinet d’affaire. La femme a confiance dans ce jeune homme à l’allure sympathique. Elle lui révèle le montant de sa fortune : 12 000 francs. Un tel trésor attise les convoitises de deux jeunes hommes. Barré espère mettre la main sur le magot en faisant affaire avec la dame : il lui propose une rente viagère pour laquelle il toucherait une commission. La laitière refuse. Le 13 Mars, alors que Barré reçoit un nouveau refus de son père de lui prêter de l’argent, les deux hommes décident d’assassiner la commerçante. Ils envisagent d’abord de l’empoisonner avec de l’eau phosphorée, cherchant à l’envoyer à l’hôpital. Ils s’entrainent à crocheter les serrures chez Barré. Mais les recherches de Lebiez pour trouver un produit intraçable sont infructueuses et ils renoncent.
Entre le 14 et le 20 mars, les deux hommes pénètrent plusieurs fois, chacun à leur tour, dans la boutique, armés d’un couteau dissimulé dans une sacoche d’homme d’affaire tandis que l’autre fait le guet. Mais à chaque fois, la femme est absente ou un bruit dans le voisinage effraie l’assassin qui se retire sans avoir accompli son crime. Les criminels décident finalement d’attirer leur victime hors de chez elle. Barré demande à la laitière de venir lui livrer du lait à son cabinet rue Hauteville. Les 20, 21 et 22 mars, elle s’y rend et les trois fois, Barré la laisse repartir vivante. Lebiez arrivent toujours quelques heures plus tard, le taxant de lâche. « Je ne le ferai, que lorsque tu seras là », confesse Barré.