Saint Georges Patrimoine

L'affaire Barré Lebiez - Chapitre 4

L'histoire d'un crime aux conséquences politiques à la fin du XIXe

portrait de louis rené lebiez

Louis René Lebiez

Père de Paul Lebiez

Paul Lebiez, un étudiant en médecine originaire d'Angers

Qui est ce Paul Lebiez qui semble avoir eu une si mauvaise influence sur Aimé Barré ? Il est né à Angers, le 30 juillet 1853 comme le premier. Son père Louis-René Lebiez, photographe et peintre angevin, possédait un immeuble particulier et faisait donc partie d’une classe plutôt aisée malgré des revenus faibles. En 1851, il épouse la fille d’un pharmacien. Enseignant quelques années le dessin au lycée d’Angers où l’on admire ses fusains, il installe son atelier d’abord rue du chemin de terre, puis boulevard de Saumur et enfin au 24 rue d’Alsace.

Paul Lebiez étudie au lycée d’abord à Angers où il rencontre Barré puis à Nantes d’où il sort bachelier. Dans son journal, il raconte comment sa mère dénigrait ses réussites. « Pour ma mère, j’étais un paresseux, un propre à rien, qui par hasard avait été reçu bachelier grâce à un heureux coup de tête. Je ne serais jamais qu’un étudiant sans valeur, un médecin sans valeur. » Malgré l’attitude de sa mère, il s’inscrit ensuite à l’école de médecine d’Angers où il étudie l’anatomie, se distinguant lors des dissections. Lebiez souffre de rapports toujours plus conflictuels avec sa mère. « Pauvres amis d’études, ma mère les méprisait parce qu’ils avaient les mêmes goûts que moi, et elle ne leur ménageait pas les épithètes les plus grossièrement injurieuses : je ne pouvais les recevoir à la maison ! (…) Ma mère ma haïssait de parti pris… (…) On félicita ma mère de mes goûts pour la science… Elle se hâta de démentir ces bruits flatteurs pour moi. A ses yeux, j’étais un coureur, un viveur, j’avais des maîtresses et je faisais des dettes !!! Voilà le bruit qu’elle voulut faire courir… »

Introduction

Photographie de Paul Lebiez

C’est à Nantes, loin de la présence toxique de sa mère que Paul Lebiez semble avoir développé sa conscience politique. « J’avais courbé la tête et ployé le dos. A Nantes, dans un milieu où je ne ressentais pas l’influence de ma famille, j’avais déjà senti que je n’étais point destiné à rester toujours un trembleur. (…) Je sentais que la révolte n’était pas loin : j’aurais voulu dire à ceux qui m’oppressaient : Non ! Le droit prime à la force ! » De retour à Angers pour ses études, il se forge une philosophie en marge des valeurs familiales passant auprès de ses collègues pour « un républicain socialiste des plus exaltés » rêvant « de nivellement social, de paix universelle, de bien-être pour tous et de l’extinction du Paupérisme. » Paul Lebiez retrouve Aimé Barré et ils deviennent intimes. Les deux hommes se retrouvent chez Thomas Barré, le père d’Aimé à Saint Georges sur Loire. Mais le 30 juillet 1874, la mère de Lebiez expulse ce dernier de la maison familiale.

Ce sont ses grands-parents qui vont d’abord l’héberger. Son oncle maternel, de passage à Angers, va l’orienter vers l’Ecole Navale de Brest où l’on recrute des Aides-médecins de la Marine. Mais il se rend vite compte que le concours est hors de sa portée. Il décide d’entrer comme élève, soutenu par une maigre pension de 60 francs que ses grands-parents continuent de lui verser. Son père s’engage à doubler ses revenus mais Lebiez ne reçoit jamais l’argent. Ne pouvant subvenir à ses besoins, Lebiez démissionne de l’école. « Brest était la première ville où j’avais possédé ma liberté entière… Si j’en abusai quelques fois, je ne fus pas un débauché… (…) Mes pauvres 60 francs ne purent suffir à tous mes besoins… »

Lettre de Paul Lebiez

Lebiez décide de rejoindre Paris pour poursuivre ses études de médecine. Il s’arrête à Angers où ses grands-parents refusent de le recevoir : sa mère le leur a interdit. Avec 50 francs en poche donnés en secret par son père, dont il dépense la moitié pour faire le voyage, Lebiez arrive à la capitale. Il essaie de prendre contact avec son oncle qui travaille au ministère mais celui-ci, sous l’influence de la mère de Paul, lui demande de ne plus l’importuner. Seul, sans argent, Lebiez se débrouille par lui-même.  Il trouve un emploi de professeur dans une institution des Batignolles. « Je devais gagner 25 francs par mois et comme chaque dimanche le directeur me donnait cinq francs, à la fin du mois je me trouvais à n’avoir plus à toucher que cinq francs, avec lesquels il fallait me procurer éclairage, vêtements, livres, tabac et monnaie de poche. (…) L’existence d’un professeur dans ces conditions n’est pas gaie ! Certes, mais on vit. Pour moi cependant il ne suffisait pas de vivre, il fallait faire mes études de médecine : j’étais venu à Paris pour cela. »

 

Lebiez démissionne au bout de deux mois, donne des cours particuliers, au jour le jour, pour survivre. Il fréquente l’hôpital de Lariboisière mais quand vient le moment des inscriptions, il ne peut finaliser son dossier faute d’argent. Il se rapproche alors des professeurs du Musée d’Histoires naturelles pour qui il travaille comme botaniste. « Vivant un peu en Bohême, me contentant de peu, dès que j’avais quelques économies, elles passaient en dépenses d’excursions scientifiques, en livres, … un jour je me payai un microscope, que plus tard, dans les mauvais jours, je fus obligé de vendre. Malheureusement j’allai au café. J’y fis connaissance de plusieurs jeunes gens dont quelque- uns n’ayant pas la conscience très nette ni la bourse bien grande, demandaient à des moyens peu honnêtes, l’aisance qui leur manquait… » Parmi ces fréquentations parisiennes, Lebiez à retrouver son ami de collège : Aimé Barré.

Mais en 1877, Lebiez tombe malade. Il retourne à Angers se faire soigner. Son retour dans le foyer familial est vécu comme une grande souffrance. « Je ne crois pas avoir jamais été plus cruellement traité, moralement s’entend ! (…) J’eus des moments d’immense découragement et de désespoir insensé. Il me semblait que la mort eut été une chose enviable pour moi. » Lebiez est assailli par des idées suicidaires. C’est dans cet état fragilisé que Lebiez croise le chemin de Mathilde Lebeugle, une ancienne patiente qu’il a soignée pour une maladie de poitrine. La rencontre anodine se transforme en une liaison passionnée. « Mathilde n’était ni jeune ni jolie, ni d’une intelligence très grande ; mais je l’aimais parce qu’elle était douce, affectueuse, enfant de cœur et de caractère ! (…) J’aimais cette jeune fille, j’en devins fou. » Lebiez trouve en Mathilde, simple ouvrière, l’affection dont il a manqué toute sa vie. Au moment de retourner à Paris, il invite sa maîtresse à le suivre et confiante, elle accepte.

Après un an d’absence, Lebiez découvre qu’il a perdu son emploi au musée. Le couple enchaine les petits boulots cherchant à sortir de la misère. La plupart du temps, les deux amants survivent grâce à la générosité. « Soyez donc assez bon pour venir demain matin lundi, nous voir et nous apporter quelques sous, pour déjeuner ; nous n’avons plus d’argent et rien à manger » écrit Lebiez à un ami.