Saint Georges Patrimoine

L'affaire Barré Lebiez - Chapitre 12

L'histoire d'un crime aux conséquences politiques à la fin du XIXe

L'affaire devient une source d'inspiration

Dès 1878, le crime de la rue Poliveau va être évoqué dans des complaintes criminelles, ces textes chantés sur des airs connus qui racontaient les détails d’authentiques faits divers. La Grande Complainte de la femme coupée en morceaux, la Grande complainte de Poliveau ou encore La complainte de la laitière assassinée étaient des feuillets vendus quelques centimes. Les paroles sont des plus explicites, s’attardant sur les détails les plus sordides de l’affaire et chantées sur l’air de la complainte de Fualdès : « Lebiez, muni d’un rasoir, vient découper sa victime. Dans la malle est mis le tronc qu’au Mans, ils expédieront. » « Bientôt la découverte de nombreux débris humains, les cuisses, les bras, les mains, par l’autorité fut faite, dans le placard d’un garni, rue Poliveau à Paris. » « La morale de cette histoire, enfants du latin quartier, c’est qu’une femme en quartiers venge toujours sa mémoire… surtout les femmes en morceaux car les morts ne sont pas sots. »

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Introduction

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Alphonse Daudet, l’auteur des célèbres Lettres de mon moulin, s’empara de l’histoire des deux assassins. Il débuta un roman intitulé Lebiez et Barré – Deux jeunes Français de ce temps. Il travaillait depuis des mois sur son texte quand parut en France, la traduction de Crime et Châtiment, de Fiodor Dostoïevski, qui suit la vie dramatique d’un homme préméditant le meurtre d’une femme pour la voler. Le héros du roman russe écrit un article intitulé Le droit de tuer, où il démontre qu’il est permis de supprimer les gens nuisibles et ressemble beaucoup à Lebiez et ses interprétations des théories de l’évolution de Darwin. Daudet constatant qu’il ne rivaliserait pas avec le génie de Dostoïevski, abandonne son roman mais il en tire une pièce de théâtre intitulée La Lutte pour la vie qui sera jouée pour la première fois le 30 octobre 1889 au théâtre du Gymnase. Sur scène, un jeune architecte adepte du darwinisme épouse une duchesse plus âgée pour profiter de sa fortune. Ayant dilapidé tout l’argent, il tente d’empoisonner sa femme mais il meurt, abattu par le père d’une de ses maitresses. De nouveau, l’écrivain semble rendre responsable Darwin et son origine des espèces, des actes de Barré et Lebiez. « Lebiez et Barré ? Deux garçons comme toi et moi, deux amis de collège, éduqués, intelligents, seulement la dent longue… et darwinistes jusqu’à la moëlle », explique l’un des personnages de la pièce.

illustration du livre

Si les journaux conservateurs vont plébisciter la pièce, d’autres vont se montrer plus critiques. Ainsi dans La revue des deux mondes, le chroniqueur qui ne fait aucune référence au crime de la rue Poliveau, constate : « Mais la doctrine qu’il attaque, il me paraît que M. Daudet l’a mal prise.  (…) Je ne suis pas un naturaliste, et, si j’insiste sur ce point, on entend bien que ce n’est pas pour le vain plaisir de reprocher à M. Daudet une erreur d’interprétation que les vrais savants, s’ils me lisent, me reprochent peut-être à moi-même. Mais c’est qu’il me semble que la vraie question n’était pas où M. Daudet l’a mise ; et que, s’il l’eût mise où je la crois voir, son drame n’en eût pas mieux valu, mais il eût prouvé davantage. »  « Ces petits féroces qui professent que, dans la société comme dans la nature, les forts mangent les faibles, que la conscience n’est qu’une habitude, l’amour un instinct, la bonté une duperie, la pitié une imprudence, M. Daudet assure que le nombre chaque jour s’en accroit. (…) Mais le pessimisme de M Daudet est-il avisé ? Est-il vrai que le mal qu’il dénonce ait atteint ou presque toute la jeunesse d’aujourd’hui ? » se questionne le journaliste de la Nouvelle Revue. Dix ans se sont écoulés depuis le meurtre de la rue Poliveau et les idées de Darwin, mieux comprises, ne font peur qu’aux plus réactionnaires. Le journaliste et politique Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, dénoncera également la pièce de Daudet, estimant ridicule de considérer que l’origine du crime dans notre société puisse être le darwinisme, sans voir pour autant en Lebiez et Barré des héros du socialisme. Pour lui, Daudet devrait incriminer des rapports sociaux gouvernés par la concurrence davantage que des théories. « Nous frémissons quand nous lisons le récit des crimes de Lebiez et d’autres assassins, mais nous restons impassibles à la vue des méfaits de la concurrence. Combien insignifiants sont les meurtres jugés par les tribunaux en face des empoisonnements massifs qu’entraîne la falsification des denrées alimentaires ! » explique-t-il, faisant référence à l’ajout d’arsenic dans un calmant pour enfant à des fins économiques. La critique du capitalisme et de ses conséquences progresse, elle aussi dans la société

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De mai 1897 à janvier 1902, Le Petit Journal publie en épisodes le roman de Maurice Barrès, Leurs figures. Dans la première partie intitulée les Déracinés, publiée du 15 mai au 15 août 1897, Barrès y décrit la vie de sept étudiant de Nancy venu s’installer à Paris. Pour deux d’entre eux, Racadot et Mouchefrin, ce sera l’échec. Le premier finit à l’échafau. Le second l’évite de peu, sombrant dans la misère. Ces deux destinés romanesques font bien sûr allusion au crime de la rue Poliveau qui reste, vingt ans après, encore dans toutes les mémoires. Le titre du chapitre XIX ne laisse aucun doute : « Déracine, décapité ». Barrès substitue La Lorraine à l’Anjou mais Mouchefrin, étudiant en médecine et Racadot, clerc de notaire ayant pour maîtresse « la Léontine », épouse infidèle, sont de parfait miroir de Paul Lebiez et d’Aimé Barré. Le parcours des héros du roman vont suivre le déroulé du fait divers : Racadot et Mouchefrin se rendent coupable de petits larcins pour survivre, réclamant de l’argent à leurs pères. Racadot joue aux courses l’argent que des femmes lui ont confié là où Barré perdait l’argent des deux servantes à la Bourse. Racadot et Mouchefrin se rendent coupable d’un crime qu’ils cherchent aussi à camoufler en décapitant le cadavre. Racadot est un fervent défensseur de la Science, ce qui fait échos aux discours darwinistes de Lebiez. Racadot est finalement démasqué car il a rasé sa barbe comme l’avait fait Barré. Mais contrairement à ce dernier, il ne dénonce pas son complice et est le seul à être exécuté.

Maurice Barrès a probablement eu connaissance du crime alors qu’il était au lycée. En 1886, devenu journaliste, il écrit une chronique sur Dostoïevski et écrit : « Nous retrouvons avec curiosité, dans Crime et Châtiment, l’aventure de Barré et Lebiez, les assassins darwinistes qui, s’appuyant sur des principes scinetifiques, supprimèrent une laitière pour fonder une revue. » Le succès du roman russe l’encouragea surement à l’écriture de son roman. Contrairement à la réalité, la victime de la fiction est « la proche parente de l’ambassadeur ». Le crime sordide d’une simple laitière devient un meurtre tragique d’une jeune innocente et l’exécution de l’assassin sert à illustrer une victoire de la morale. Le romancier prend donc ses distances avec le fait divers, ancrant son récit dans la mémoire populaire pour mieux nourrir son intrigue littéraire. Le traitement médiatique du crime par la presse a fait des deux meurtriers une référence culturelle, les « héros » d’une pop culture d’avant l’heure à l’image d’un Jack l’éventreur qui en 1888 fit trembler la capitale anglaise et reste encore aujourd’hui, bien connu de tous.